ABND : Chapitre troisième

-Regardez cette prestance ; à coup sûr, il a déjà tout compris.

-C’est lui, c’est bien lui.

Sautant sur l’estrade, tournant le dos au public, entre les tueurs en tailleurs et le cadavre, il jette un regard au défunt. Une seule balle a traversé le cœur. L’affaire fait brumer ses lunettes.
Kogoro Mouri s’apprête à se lever pour aller voir s’il peut faire quoi que ce soit mais Eri Kisaki l’en retient alors que Ran se lève, elle. Son regard suffit à exprimer sa question et l’avocate répond sobrement :

-Leur retrouvaille.

La jeune femme svelte en robe bleue, sur son trente-et-un pour cet évènement, voit l’homme de dos qui porte une tenue semblable à celle de Conan-kun et saute à son tour sur l’estrade. Elle lui demande « Conan-kun ? » et il se retourne. Le temps se fige au moment où leur regard se retrouve.
Avec la vivacité et la grâce naturelles chez Ran, elle découvre le visage triangulaire d’un homme au teint pâle et immobile. Les yeux de Ran sont si doux, que l’esprit romanesque qui la caractérise s’en dégagea par sa lèvre tremblante. Aucun d’eux n’ose prononcer le premier mot ou faire le premier geste. Elle tressaille en sentant des papillons dans son ventre et d’une voix douce mais muette, elle prononce trois mots. Frappé par sa beauté, Conan en oublie l’enquête et en oublie même où il se trouve. Ils se trouvent fort près l’un de l’autre à se regarder. Le teint de Ran éclate de brillance et elle se mit à rire. Avec toute sa gaieté et sa joie, digne de la jeune fille qu’elle était il y a des années, elle enlace Conan dans ses bras. Il en reste muet et pris de court, au point de garder ses bras le long du corps.

-Qu’est-ce qui se passe avec eux? demande discrètement l’un des membres du quatuor à un autre.

-Devine.

Une demi-heure plus tard, le commissaire Megure accompagné de l’inspecteur en chef Shiratori arrête les quatre tueurs. Avec Kogoro, Heiji et les Détectives Lycéens, anciens Détectives Juniors, il s’attend à ce que l’affaire soit rapidement réglée mais les faits en décident autrement. Le commissaire grommelle face à Kogoro.

-Seigneur. Pourquoi est-ce que Takagi-kun et Sato-kun ont pris une semaine de congé maintenant ? Cette affaire est impossible.

-Comment cela ? Le proviseur a été tué par ces quatre individus. Il n’y a pas d’erreur possible.

-Non, occhan, tranche Hattori aussi finement qu’avec son katana en duel. Le corps de la victime n’a qu’une seule balle dans le corps donc il n’y a qu’une seule arme et qu’un seul tueur. Les trois autres sont des camouflages.

-Décidément, le soleil d’Osaka t’a ramolli le cerveau. Il suffit d’analyser les mains des quatre-là et le tueur sera celui qui sera positif. Les autres ont tirés à blanc, baka.

-Je crains que cela ne soit impossible,Kogoro-san, contredit l’inspecteur en chef. Même si les balles sont à blanc, elles contiennent au maximum la moitié de la quantité de poudre d’une balle normale mais elles en contiennent. Que les balles soient à blanc ou chargées, ils seront tous positifs.

-Alors il reste les empreintes. La police balistique n’aura qu’à analyser la douille, la relier à l’une des quatre armes et les empreintes sur l’arme correspondantes seront celles du tueur.

-Bzz, encore perdu, occhan. Vous étiez là et vous avez vu comme moi qu’ils se sont passé les armes entre eux avant de tirer. Toutes les quatre armes possèdent les huit jeux d’empreintes.

-Mais alors…

Le commissaire conclut la situation :

- …il n’y a aucun moyen de savoir qui est le vrai tueur. Au cours du procès, il leur suffira de se rejeter la faute entre eux et de se dire uniquement complices du tueur pour n’avoir à craindre d’être inculpé que de complicité et pas de meurtre. Mais… Conan-kun ?

Les policiers se tournent alors de surprise vers le détective qui, entouré des Détective Lycéens, surfe sur les dossiers électroniques sur son portable. De toute évidence, il fouille dans ses registres.

-… lycéenne… mort… parents…. frère…non petit ami et soeur….Madoka… Trouvé !

-Ah ! Qu’est-ce que tu as trouvé ? Conan-kun ?

-Le mobile, Genta. Le proviseur ivre mort a renversé en voiture il y a deux mois une lycéenne, Madoka Aoyama. Elle a laissé derrière elle ses parents, son petit ami dévoué au grand cœur et sa sœur qui compte entrer dans une grande université. Comme il n’y avait pas de témoins et malgré l’Adn trouvé sur le pare-chocs, il a été acquitté en première instance il y a une semaine.

-‘’Genta’’ ? répète Ayumi.

-Ah, mince, non. Je voulais dire Genta-kun. Les suffixes japonais ne sont pas utilisés à l’étranger et comme ça fait dix ans… Désolé.

Un peu plus loin, une Ran visiblement un peu perturbée demande conseil à sa mère.

-Okāsan, je n’aurais pas dû aller sur l’estrade et le prendre dans mes bras ? Conan-kun semblait gêné.

-Mais non, il était surpris, surtout. Tu avais pratiquement les larmes aux yeux de le revoir.

-Mais non, ce n’est pas vrai.

-Si, Ran, tu étais vraiment émue de retrouver Conan-kun. Et la tête qu’il faisait quand tu l’as pris dans tes bras ; je n’ai jamais vu un homme rougir autant, la taquine-t-elle.

-Mais euh, okāsan, arrête de me taquiner comme si j’étais encore au lycée.

-Allez, va l’inviter à manger chez Yukiko-chan ce soir avec nous tous avant qu’il ne file encore.

-Tu crois ? Il semblait… vraiment embarrassé de me revoir, comme s’il n’avait pas envie. J’ai fait à Conan-kun quelque chose de mal ou qui l’a blessé ?

Pour toute réponse, l’avocate quinquagénaire sourit et pousse sa fille par les épaules au moment où le concerné dit aux Détectives amateurs « Bon, avec tout ça, j’en ai fini ici. Au revoir. » et elle l’attrape timidement par le dos de sa veste. Il se plante alors droit comme un piquet.

[Dix ans et plusieurs mois auparavant, un homme était retrouvé étranglé dans son véhicule en roulant sur l’autoroute. Heiji, Kazuah, Kogoro, Ran et Shinichi s’y trouvèrent mêlés en revenant d’un meurtre en forêt où ce dernier était désigné coupable. Elle le croyait partir et elle a timidement attrapée sa veste par le dos. Shinichi lui a prononcé quelques mots qui l’ont rassuré et elle l’a laissé résoudre l’enquête, ignorant le conseil de Kazuah. Il est parti. Il n’est jamais revenu.]

-Conan-kun… on a organisé une petite fête ce soir avec tout le monde pour fêter les diplômes d’Ayumi, Genta et Mitsuhiko. Reste, s’il te plait. Tu es parti tellement longtemps…

Elle manque de mélanger des larmes à ses mots et une lycéenne qui la salue au loin lui évite de révéler son malaise. Ran ne sait pas encore ce qu’il compte répondre mais elle a laissé filé Shinichi il y a dix ans. Elle ne tient pas à ce que Conan la distance, et ne le lâche pas. Le concerné ne sait pas quoi répondre. Il tenait absolument à éviter de revoir Ran et se permettait de croiser en un coup de vent les anciens Détective juniors, Agase et Heiji et à la rigueur Takagi. Une veine de trouble se gonfle sur sa tête et il se résigne à accepter. Il devine que cela fait plaisir à Ran, cette lycéenne timide et parfois un peu gauche pour qui il éprouvait des sentiments métamorphosée en une superbe femme. Il sent son cœur battre la chamade.

« Même pas une heure, pense-t-il. Ça ne fait même pas une heure et déjà, je… »


***

Vingt-heures sonne l’horloge chez les Kudo. Yukiko et Yusaku accueillent leurs amis la porte grande ouverte. Tous ceux qui étaient à la cérémonie, perturbée, sont présents. Malgré le meurtre, les diplômes ont quand même été remis aux bacheliers l’après-midi par une cérémonie de moindre grandeur mais avec tout autant de satisfaction pour les bacheliers. Seule la police se trouve dorénavant concernée par le meurtre et l’ambiance commencée depuis deux bonnes heures n’est que festive. A la porte, Yusaku invite Sonoko ainsi que Kazuah et son petit bout de chou à rejoindre tout le monde.

-Sonoko, tu es toujours aussi ravissante et qu’est-ce qu’elle a grandie la petite Yuuko.


-Tenez, lui tend la femme d’entreprise une bouteille de Saint-Emilion, c’est de la part de Makoto pour s’excuser comme il ne peut pas venir.

-Il livrait ses combats dans le karaté et aujourd’hui, il les livre dans l’entreprise familiale avec la même ardeur. C’est un grand cru. Tu le remerciera de notre part à tous.

-Alors, où est le gamin à lunettes ?

- Conan-kun ?

-Vous en connaissez un autre, M. Kudo ?

-Ah non, désolé. C’est que tu ne risques pas de le reconnaitre si tu as toujours en tête l’image de l’enfant qu’il était. Il est dans l’ancienne chambre de Shinichi. Il voulait y rester seul un instant.

Kazuah voit alors Ran Mouri, qui aide Yukiko à mettre la table pendant qu’Haibara et Eri cuisinent, et l’interpelle.

- Ran-chan !

-Kazuah-chan, et Yuuko-chan. Ça me fait plaisir que vous soyez venues.

-Et moi alors ? fait Sonoko.

Un sourire de malice s’installe entre les deux femmes, qui s’étaient éprises de détectives lors de leur vie de lycéennes et entourent Sonoko d’un câlin collectif pour la taquiner.


Depuis l’escalier en bois dont il descend, Conan Edogawa lève un sourcil d’amusement en voyant la scène. Son père et lui partagent la même pensée misogyne « Les femmes… », ce qui doit être extrêmement visible puisque les trois jeunes femmes les punissent aussitôt.

-Haibara-kun, Eri-sama, arrêtez de cuisiner, vous êtes remplacées par ces deux machos !

Pris de vitesse, Yusaku est tiré par le bras en direction de la cuisine par Kazuah et Sonoko pendant que Ran prend la main de Conan. Puis elle ne la lâche plus dans la cuisine pendant que les femmes donnent aux hommes les ordres puis sortent de là. Ran sent la douceur de sa main dans la sienne et cette sensation délicate lui fait tenter d’entrelacer ses doigts dans ceux de Conan. Mais Sonoko la tire vers le salon avec les invités et ferme la porte. Seuls, face aux ingrédients pour un repas parfaitement occidental, spécialement pour l’occasion, ils s’échangent un regard de désarroi puis commencent le massacre culinaire. Au bout de quelques minutes de silence, le père tente une conversation délicate.

-Tu sais qu’avant d’être écrivain, j’étais détective ?

-Où veux-tu en venir ?

-Tu es en âge de fonder une famille. J’ai fondé la mienne avec Yukiko à ton âge environ.

-Si je ne te connaissais pas aussi bien, papa, je penserais que tu essayes de me caser.

-Ce que je veux dire, fils, c’est que les indices ne trompent pas : le regard fuyant de gêne, les pommettes rosées par les rougissements discrets, le souffle court et le cœur battant rapidement.

-Je suis transparent à ce point ?

-Je parlais de Ran quand elle te regarde.

Le détective cesse alors de broyer les carottes avec le couteau.

-Ran, depuis ton départ, elle n’a eu qu’un petit ami. C’était le lendemain du jour où Shinichi a été officiellement déclaré mort et leur relation a duré en tout et pour tout le temps d’un diner. Rien de plus. Elle a obtenu son diplôme, est allée à l’université, a trouvé un emploi comme professeure de karaté après. Elle attend toujours son détective passionné mais ce n’est pas le même qu’elle attend.

-… La viande prend feu.

L’auteur de la série Baron de minuit pousse un petit cri de peur et noie le feu avec la carafe d’eau puis reprend ses dires à un Conan Edogawa les yeux baissés et silencieux.

-Et il n’y a pas qu’elle. Depuis que tu es aux Etats-Unis, tu n’as pas draguée une seule fille, ne vivant que pour les enquêtes, devenant une machine insensible, froide, à la limite de l’inhumain. Et lors de vos retrouvailles avec Ran, je t’ai reconnu. Tu étais tétanisé de dire une bêtise, subjugué par sa beauté et en même temps tu sentais que ton cœur ne t’appartenais plus…

-Tu ne serais pas en train de me citer un passage de ton dernier tome du Baron de Minuit, par hasard ?

- Si… Mais ce que tu dois savoir, c’est que quand j’ai écris ce passage, je n’ai rien inventé. Je n’ai fait que mettre sur feuille ce que j’avais ressenti quand j’ai rencontré ta mère pour la première fois.

-Je te signale, Conan, que nous ne sommes plus très jeunes, s’immisce alors la concernée qui écoutait à la porte et se décide à rentrer. Ton père et moi, nous aimerions bien avoir un petit-fils à cajoler.

Elle se tait un moment en voyant l’état des carottes broyées au lieu d’être coupées en dés et de la viande brulée noyée puis leur adresse un regard glacé.

-Sortez de la cuisine avant que vous ne fassiez autre chose.

Père et fils s’attendent à des remarques féministes lors du diner en rejoignant les convives. Mais ni Ran ni Hai-chan ne s’y trouvent. Les deux femmes se trouvent dehors, la première à demander à Haibara de lui raconter la vie de Conan depuis ces années et la dernière à répondre à toutes les questions. C’est amusée qu’Haibara lance une petite pique.

-Tu devrais tenter ta chance avec Conan-kun.

-Hein quoi ? Non, tu… Je... Jamais je ne… Il…

Ai Haibara éclate de rire puis lui dit « Je rigole. ». Mais comme toute scientifique, et comme toute femme qu’elle est, elle reconnait les symptômes de la maladie d’amour dont les femmes sont les plus propices à être touchées. La manière qu’a Ran de masser sa main, qui a prise juste avant celle de Conan, n’en est que le plus évident avec les réponses biologiques externes. Si elle avait sur elle des seringues, son thermomètre à rayonnement infrarouge et d’autres instruments communs de son travail de chercheuse, la créatrice du poison qui l’a faite rapetisser ainsi que Shinichi prendrait volontiers des échantillons pour prouver son hypothèse scientifique. Eri, Yukiko, Kazuah appellent alors tout le monde à table une fois le repas préparé par ces dames.

La discussion à table tourne autour de l’avenir que comptent se forger les trois diplômés puis sur leurs projets personnels dans l’immédiat, entrecoupé de bavardages sur l’Amérique vue par Haibara et Conan qui commence à se rappeler comment sourire. Comme ils l’avaient prévu, père et fils Kudo, se voient être charriés par les femmes sur leur participation en cuisine.

-On voit bien les hommes en cuisine.

-Yusaku n’a jamais été capable de faire mieux que des ramens industriels.

-S’il fallait compter sur Conan, nous aurions tous été morts de faim.

-Heureusement que Makoto et Genta, eux, sont doués en cuisine.

-Je compte ouvrir un restaurant, répond ce dernier, après mon diplôme de cuisinier.

Puis la conversation passe sur le retour de l’homme qui incarne l’archétype du détective et du meurtre par la petite Yuuko.